Désarmement de la police à Saint-Denis : un projet qui questionne son impact économique

Le projet de Saint-Denis visant à désarmer sa police municipale a déclenché une controverse, soulevant des interrogations sur la sécurité des agents, les conséquences économiques et l’avenir de la sécurité publique et du budget municipal.

L’hôtel de ville de Saint-Denis, dans le département de la Seine-Saint-Denis (France), le 22 mars 2026. Photo : Harun alAswad

Par Harun al-Aswad, à Saint-Denis

Les propositions visant à désarmer progressivement la police municipale de Saint-Denis, en banlieue nord de Paris, pourraient remodeler l’activité économique locale et les dépenses de la municipalité.

Le projet, porté par le nouveau maire élu Bally Bagayoko, du parti d’extrême gauche La France insoumise (LFI), a suscité un vif débat national et rencontré des difficultés dès ses premières étapes.

Selon plusieurs médias, le chef de la police municipale et plusieurs agents ont indiqué envisager de quitter leurs fonctions, avant que Bagayoko n’atténue ses promesses de campagne dans un récent entretien avec Le Monde.

Il a déclaré que les agents pouvaient « garder leur pistolet 9 millimètres ainsi que leur pistolet à impulsion électrique. Donc, ils restent armés. Nous n’avons pas retiré les LBD [lanceurs de balles de défense], nous avons juste dit : pas de LBD dans l’espace public. Ils restent dans la voiture, sauf si les circonstances le requièrent. C’est en réalité un acte symbolique ».

Il a ajouté : « Nous allons revoir la doctrine pour que notre police municipale soit davantage une police de proximité et nous continuerons à nous mobiliser pour que la police nationale assume pleinement ses fonctions ».

La Police Nationale, placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, traite les affaires complexes telles que la lutte antiterroriste et les enquêtes criminelles.

La police municipale de Saint-Denis, qui compte environ 160 agents, assure des missions de tranquillité publique, de sécurité du quotidien, de surveillance des zones commerciales et de lutte contre la vente à la sauvette.

Récemment, Bagayoko a déposé des plaintes pour des attaques racistes ainsi qu’une plainte en diffamation à la suite d’allégations d’un adversaire politique selon lesquelles des réseaux locaux de trafic de drogue, supposés bénéficier d’un moindre contrôle policier, auraient affiché leur soutien électoral à sa campagne.

Le débat porte à la fois sur la sécurité des agents et sur des enjeux plus larges de sécurité nationale, et pourrait influencer d’éventuelles réformes similaires dans d’autres villes dirigées par LFI.

La plupart des représentants d’entreprises et des experts économiques contactés ont refusé de commenter les implications économiques du projet, tandis que quelques-uns ont accepté de s’exprimer anonymement, y compris des habitants.

La rue commerçante près de l’hôtel de ville de Saint-Denis et de la basilique de Saint-Denis, à Saint-Denis (France), le 22 mars 2026. Photo : Harun alAswad

Un expert économique interrogé lors d’un entretien Zoom de 30 minutes a estimé qu’il pourrait exister un lien entre « la sécurité et l’économie ». Un habitant a exprimé la crainte qu’une réduction des dispositifs de sécurité n’accroisse l’activité illégale et ne décourage les entreprises d’investir dans cette ville de 150 000 habitants.

Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur publiées mi2025, entre 2021 et 2024, la Seine-Saint-Denis a enregistré l’un des taux d’homicides les plus élevés de France métropolitaine : 10,0 victimes pour 100 000 habitants, contre 7,1 à Paris.

Environ 43 449 entreprises ont été créées en 2024 en Seine-Saint-Denis — département qui inclut Saint-Denis, la banlieue la plus peuplée de Paris — selon une étude annuelle de la banque publique d’investissement Bpifrance.

Ce niveau annuel de créations d’entreprises (+5 %) est inférieur d’un point à la moyenne métropolitaine et porté principalement par les micro-entrepreneurs, une catégorie fragile comprenant des activités individuelles comme les chauffeurs de taxi, les indépendants ou les livreurs.

D’autres rapports de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris Île-de-France montrent que les créations d’entreprises dans le département ont chuté de 24,7 % au cours des deux premiers trimestres de 2025 par rapport à l’année précédente, avant de progresser de 2,5 % au troisième trimestre.

Les mêmes rapports indiquent une hausse de 30,1 % du taux d’occupation hôtelière sur les trois premiers trimestres de 2025, une augmentation liée à l’activité touristique.

La basilique de Saint-Denis, où sont enterrés les rois et reines de France, a récemment entamé la reconstruction de sa flèche historique, un projet de 37 millions d’euros censé stimuler le tourisme national et international et accroître la fréquentation des rues commerçantes.

La basilique de SaintDenis, à SaintDenis (France), le 22 mars 2026. Photo : Harun alAswad

Une habitante ayant le statut de micro-entrepreneur a indiqué, lors d’un entretien téléphonique de 20 minutes, que la police municipale avait renforcé la sécurité et la tranquillité, et s’est dite favorable au maintien de son rôle armé, ou à ce que tout éventuel vide soit comblé par la Police Nationale.

Un entrepreneur et un jeune vendeur du centre ville ont déclaré que le désarmement de la police ne changerait « rien » à leur activité, ajoutant qu’ils ne prévoyaient ni d’augmenter leurs garanties d’assurance ni d’embaucher des services de sécurité privée.

Eric Masson, habitant et représentant de la société de sécurité privée En Toute Sécurité, active dans le département, a déclaré : « Nous n’avons pas reçu plus de demandes ces derniers mois. En ce qui concerne nos clients, il n’y a pas eu de réels changements ».

Il a ajouté. « Nous pouvons être sollicités lorsqu’une nouvelle entreprise s’installe sur la commune, mais pour des missions habituelles — contrôle d’accès ou sécurité incendie. Rien qui serait en rapport avec le désarmement de la PM [police municipale] »

Il a également indiqué que le marché de la sécurité privée de la ville de Saint-Denis avait été attribué à l’entreprise 1ère Ligne Sécurité.

L’entreprise n’a pas répondu aux demandes de commentaire, et le maire n’a pas donné suite aux questions qui lui ont été adressées concernant sa relation avec ce prestataire ni sur la manière dont le plan de désarmement pourrait influencer le budget municipal.

L’expert économique interrogé sur Zoom a estimé que les coûts fixes seraient probablement plus faibles sans armes létales, qui nécessitent de la maintenance et, surtout, des procédures de formation et de sécurité « coûteuses ». Les fournisseurs français d’équipements policiers n’ont pas non plus répondu à une demande de commentaire.

Depuis l’armement de la police municipale en 2021, les dépenses liées à la sécurité et à la police — y compris la brigade cynophile et les 488 caméras de vidéosurveillance de la ville — ont totalisé environ 18 millions d’euros, selon les rapports budgétaires officiels de la Mairie.